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Andrise Pierre

À deux pas de la statue de Toussaint Louverture, la dramaturge haïtienne, invitée par le Centre Intermondes et la Maison des Écritures était venue en résidence pour un mois, en février, dernier. Son séjour s’est éternisé jusqu’à l’automne en raison de la Covid 19.

La pièce composée ici, “Elle voulait ou croyait vouloir et puis tout à coup elle ne veut plus” a reçu le Prix SACD de la dramaturgie. Elle sera jouée au festival des Francophonies “Zébrures de printemps 2021” à Limoges où Andrise Pierre recevra son prix.

Qu’avez-vous retiré de cette résidence devenue « assignation à résidence » ?

C’est dur. Le fait d’être dans l’attente, ne pas savoir quand je vais retourner chez moi. Je n’étais pas du tout préparée psychologiquement. Je n’ai pas vécu le confinement comme les gens d’ici, je l’ai vécu en étant une étrangère. Je ne suis sortie que pour mes courses. J’ai seulement marché dans le jardin, je ne voulais pas causer de problème en oubliant de prendre des précautions. 

Qu’est-ce qui vous manque le plus ?

Ma mère, particulièrement. 

Et le pays ?

La cuisine (rires) ! Même si j’achète tout ici et que j’essaie de cuisiner, ce n’est pas le même goût. Mais le pays… C’est plutôt une inquiétude. Quand on y est pas les nouvelles grossissent, on croit au pire à cause de l’insécurité dans les zones où la situation s’aggrave en raison de la pauvreté.

Le confinement a-t-il changé la nature de votre projet d’écriture ?

Au départ c’était une pièce de théâtre sur l’identité avec des histoires enchâssées à la colonisation. Je n’ai pas pu faire les recherches voulues, alors j’ai travaillé sur une pièce qui traite de la condition fémi-nine dans le milieu rural haïtien. 

Le titre est explicite…

«Elle voulait ou croyait vouloir et puis tout à coup elle ne veut plus». Une fille va se marier et veut porter la robe de sa tante. Elle va découvrir à travers la robe l’histoire de cette tante, mariée de force à l’homme qui l’a violée, pratique assez courante sous couvert de moralité, de tradition et de l’Église qui a beaucoup de poids. De ce mariage, la famille attend la naissance d’un garçon, mais c’est une fille qui arrive et la malédiction avec. Ce projet a une autre source d’inspiration, le tableau de Fragonard, Le Verrou, qui questionne déjà ce qu’est un viol, un violeur. Un malade, un fou comme dans l’imaginaire social ? Ou n’importe qui, un proche, fondu dans quelque chose de plus subtil, qui ne relève pas nécessairement de la force physique ? 
Mon frère était l’enfant d’un viol. Le violeur était le compagnon de ma mère. Quand elle me racontait cette histoire je me disais, c’est pas possible… son amou-reux ! J’ai compris qu’il y a viol quand on dit non. Peu importe à qui. Voilà pourquoi j’écris sur le consentement.

Est-ce que vous puisez aussi dans l’imaginaire haïtien ?

Je ne suis pas vaudouisante mais le vaudou a une place dans mon écriture. Quand mon frère a été assassiné, ma mère n’a pas pleuré. Quelqu’un a dit : "Ta mère va se venger ! C’est-à-dire qu’elle va avoir recours à la magie pour venger son fils". J’ai imaginé dans ma pièce que cette mère ne va tuer personne, mais elle va déterrer un mort pour le montrer à tout le monde. Face à l’impunité, on déterre l’affaire. 

Le terme de “négritude“ a-t-il toujours un sens ?

Oui. Je ne me considère pas juste comme dramaturge. Pour écrire je puise dans mon histoire en tant que femme, noire, haïtienne. Ce n’est pas pour trouver une raison de haïr les blancs, c’est ce qu’Aimé Césaire a essayé de dire, c’est connaître son histoire et voir que tout ce qu’on vit maintenant ne vient pas de nulle part mais du fait qu’il y a eu tellement de science, de gens intelligents qui se sont mobilisés pour montrer à quel point nous étions inférieurs ! Ça a laissé beaucoup de traces. Et puis, en Haïti, on est très fier d’avoir été le premier peuple noir à se mettre debout, à lutter. Quoi qu’ils en disent, on est des hommes et des femmes !
Venir ici m’a aussi donné une autre approche de ma négritude. On ne peut pas nier, en tout cas au centre-ville, qu’il y a très peu de personnes qui me ressemblent !  Pour recoiffer mes tresses, ça a été compliqué. J’ai trouvé un endroit à Mireuil ! En Haïti, on ne se pose pas la question d’être noir ou d’être femme, on est trop occupés à survivre. On commence à se poser la question à travers les médias, ou lorsqu’on part. 

 Il y a eu tellement de science, des gens intelligents qui se sont mobilisés pour montrer à quel point nous étions inférieurs !

Avant de venir, quels étaient vos liens avec La Rochelle ? 

J’ai eu connaissance que cette ville existait, notamment parce que j’ai lu Alexandre Dumas.

Et en raison de la traite ?

Pas vraiment ; l’Histoire à l’école ne le dit pas. On parle de “la métropole“, on ne détaille pas La Rochelle, Bordeaux, Nantes. J’ai entendu deux ou trois fois parler de La Rochelle, cette ville au bord de la mer qui avait participé à la colonisation. Mais qu’elle a été le deuxième port négrier français, qu’il y a ici une statue de Toussaint Louverture et un musée du Nouveau Monde, j’ignorais.

Ces liens, après votre séjour, ils se sont resserrés ou desserrés ? 

Ha ha !... Je me suis rendu compte à quel point je suis liée à La Rochelle. Ce n’est pas beau à dire comme ça, mais lorsque je suis allée au musée et que j’ai vu les Français avec leurs négrillonnes, je me suis dit : dans ces années-là, j’aurais été quoi ? Une négrillonne pour faire la toilette de la maîtresse ?... C’est quand même drôle que je sois ici en 2020, artiste en résidence !

Texte : E. Da Silva Monteiro Photo : J. Chauvet

Repères 

  • 1989 :  Naissance à Port-au-Prince
  • 2011-2017 : Études Université d’Haïti et ENS, Master en lettres-philo (PARIS 8)
  • 2015 : Son frère aîné est assassiné à Haïti
  • 2019 : 3e Prix du texte francophone Écritures théâtrales contemporaines en Caraïbe pour «Vidé mon ventre du sang de mon fils»
  • 2020 : «Elle voulait ou croyait vouloir et puis tout à coup elle ne veut plus», pièce écrite en résidence au centre Intermondes, Prix SACD de la dramaturgie francophone - Visa de la création de l'Institut français pour sa pièce en cours "Que Dieu ne noircisse pas nos matrices"

Enseigne la littérature française et la littérature haïtienne

Dernière mise à jour : 07 décembre 2020

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