Yann Nguema

On a pris à l’anglais le mot « mapping » pour ne pas dire « projection architecturale » ou « fresque vidéo ». Au carrefour des algorithmes et de l’émotions poétique, Yann Nguema développe ce travail ciselé dans la pierre et la lumière. D’abord bassiste du groupe EZ3kiel, il en est devenu sur scène maître des images, et bientôt un véritable sorcier logiciel sur bien des édifices, de Singapour à Montréal.

Publication : janvier 2023 / Texte : Elian Da Silva Monteiro / Photo : © Julien Chauvet

Enfant de tuffeau, pierre de Touraine, il a choisi La Rochelle pour installer Anima Lux, sa société, et La Rochelle l’a choisi à deux reprises pour animer d’images éblouissantes les murs de son Hôtel de Ville revenu à la vie et récemment de sa gare centenaire avec “Entre fer et mer”1. Un hasard de la vie, ou presque…

Je suis de Tours où mon activité est liée à celle d’EZ3kiel. Je me suis éloigné de l’activité musicale du groupe pour me consacrer à la mienne, la création d’images. Je travaillais avec Arnaud Doucet. On montait les projets de scénographie du groupe. Comme il habitait La Rochelle, pour des raisons de simplicité, de cadre de vie, et pour créer une structure où travailler ensemble, j’ai installé mes bureaux au théâtre L’Horizon à La Pallice.

Le mapping, pour qui ne connaît pas, c’est ?...

… Dès lors qu’on adapte une projection à un support ! Il y a le mapping architectural, qui consiste à jouer avec les caractéristiques d’un bâtiment, les lignes, les volumes, pour projeter une image. Mais on peut projeter sur une fleur, une voiture, un visage. C’est jouer avec ce qui sert d’écran. Les plus spectaculaires restent les mappings architecturaux. Il y a une culture de ça, propre à la France, liée je pense à un patrimoine extrêmement riche. Beaucoup d’artistes français sont très reconnus et s’exportent très bien. J’ai la chance d’évoluer dans ce milieu et de très bien m’exporter aussi.

Justement votre travail à partir de la Fête de la Lumière et de la cathédrale de Lyon (2016) a ensuite fait le tour du monde…

C’était mon deuxième mapping. Mon premier a eu lieu en région tourangelle… Il a plu, le matériel s’est éteint et personne n’a rien vu. Un échec ! Mais il m’a permis d’écrire ce projet plus important sur Lyon. Ça a changé ma carrière professionnelle. Il y a eu beaucoup de demandes à la suite et c’est devenu mon activité principale.

Ce succès vous le devez à l’innovation technologique, à la poésie qui s’en dégage, ou à la confluence des deux ?

C’est exactement ça. Comme en musique, j’ai essayé de sortir des sentiers battus, de me démarquer. Et comme depuis toujours je crée à l’aide de la technologie, j’ai essayé d’associer l’utilisation du laser, de la lumière et du code informatique. C’est vraiment mon écriture, ma signature qui fait que l’on a dû me remarquer dans ce milieu avec quelque-chose qui est en effet poétique. Tous mes projets naissent de programmes que je conçois. Pour Lyon comme ici sur l’Hôtel de Ville, j’ai fabriqué mon logiciel en jouant sur l’ensemble des pierres du bâtiment. Je les dessine toutes et mon logiciel, qui peut faire bouger jusqu’à 50 000 pierres, crée des tableaux très complexes à partir de ces informations. Je dois être un des seuls à travailler avec des algorithmes et un tel niveau de précision. Là je mets en avant la technologie, mais moi j’aime l’utiliser pour créer des choses sensibles et qu’elle disparaisse derrière.

“Entre fer et mer”, quel était l’enjeu, technique et esthétique ?

Il y avait de grosses contraintes techniques : la forme et la taille de la gare, son campanile proéminent, peu de surfaces planes, beaucoup de reliefs qui déforment la lisibilité de l’image. On ne peut donc pas tout faire. Mais tout ça fait partie de l’élégance du bâtiment et au final un mapping doit accepter ces contraintes. Je me suis donc concentré sur ce campanile, élément dominant, le reste étant de l’ornement plus exploité comme un décor. La gare a aussi un format très panoramique, pas évident pour le spectateur à appréhender d’un seul coup d’œil. Il faut choisir un centre d’intérêt, le campanile encore une fois. Esthétiquement j’ai ouvert l’univers avec la volonté de tableaux très poétiques, partant de l’aspect ferroviaire avec une construction laser très abstraite, pour traiter l’arrivée du train. On se sert de la symbolique de ce point d’arrivée et de départ qui invite à l’aventure, au voyage, ferroviaire, maritime, aérien. Comme les murs sont ornés de petites sculptures représentatives d’une faune marine, j’ai utilisé la pieuvre, la méduse, l’oiseau pour produire des tableaux qui évoquent à la fois le côté technique de la gare et l’environnement naturel de La Rochelle.

La Ville a insisté sur la sobriété de ce mapping, peu énergivore. Cette approche environnementale est aussi une préoccupation chez vous ?

Oui. Quand je fabrique mes images je fais appel à une société française, Qarnot, qui a développé une technique étonnante pour les gens qui font de la 3D. Cela nécessite des heures de calculs, alors ils ont conçu des ordinateurs qui sont des chaudières, placés dans les supermarchés, des médiathèques des musées. Quand j’ai besoin de ces gros calculs je les envoie à Qarnot, et la chaleur dégagée chauffe des bâtiments. Ça réduit considérablement notre empreinte carbone. Sur la gare, on a fait le choix d’une esthétique assez simple et je n’ai pas eu recours à cette société. Quant aux vidéo projecteurs que l’on utilise ils consomment 6 à 7 fois moins qu’il y a quelques années et comme on éteint toutes les lumières de la gare durant les projections, l’équilibre est atteint.

De la basse d’EZ3kiel vous est passé à la production visuelle du groupe... Peut-être jouez-vous de la musique avec la lumière ?!

Il y a vingt-cinq ans, la musique instrumentale, sans chanteur-leader, était peu représentée. Pour pallier cette absence d’élément central sur scène, dès les premiers concerts, on a utilisé l’image. Remplir cet espace est devenu mon travail en parallèle de la musique. Depuis, pour chaque projet d’EZ3kiel j’ai développé une création. J’ai grandi avec l’outil informatique et j’ai toujours cherché une résonance entre musique et image ; souligner les intensions musicales, la texture des sons, les rythmes. Les projets que je mène sont toujours liés à la musique et c’est toujours Johan Guillon, fondateur d’EZ3kiel, parce qu’on a grandi et appris ensemble, qui signe la musique de mes réalisations. Y compris sur la mapping de la gare.

Et après ?...

On ouvre nos compétences à d’autres projets. Jusque-là Anima Lux n’a produit que mes travaux. Là nous allons produire un autre artiste, Philippe Rocca, qui a remporté l’appel à projet pour la Fête des Lumières sur la cathédrale de Lyon où j’ai moi-même commencé. Nous avons aussi Julia Shamsheiava, une artiste Ukrainienne…

Repères

  • 3 novembre 1973 : naissance à Tours
  • À partir de 1993 : plus d’un millier de concerts en bassiste d’EZ3kiel.
  • 1998 : D.N.S d’Etudes Plastiques, Institut d’Arts Visuels d’Orléans.
  • Réalisation de 5 albums, 3 DVD live, artwork des 8 albums, des scénographies, projections d’EZ3kiel…
  • Depuis 2016 : artiste ambassadeur pour la Fête des Lumières de Lyon
  • Réalisation/conception de l’expo “Les mécaniques poétiques”, Palais de la découverte à Paris et Exposition universelle Shangaï
  • Mappings : collégiale St-Martin d’Angers et cathédrale St-Jean de Lyon (2016) ; église St-James (Montréal, 2017) ; cathédrale de Metz (2017-2018) ; National Museum de Singapour (2017) ; cathédrale de Lodz (Pologne,2017) ; ainsi que Prague, Genève (2017), et sur le château d’Odawara (Japon,2019), etc.
  • À La Rochelle : installation interactive pour “Climat-Océan” au Musée Maritime (2019) ; mapping Hôtel de Ville (2019) et pour les 100 ans de la gare (2022)
  1. Ce mapping a eu lieu du 18 au 22 novembre

Dernière mise à jour : 03 janvier 2023

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